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Coronavirus : Il faut « revaloriser les emplois et carrières à prédominance féminine »

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lundi 20 avril 2020

Aide-soignante, infirmière, aide à domicile, agente d’entretien ou caissière : parce que désignés comme des « métiers de femmes », ceux-ci souffrent d’une dévalorisation salariale, que dénoncent, dans une tribune au « Monde », des chercheurs et l’ensemble des représentants syndicaux dont l’UNSA et l’UNSA Fonction Publique.

Tribune publiée le 18 avril 2020 dans le journal Le Monde

Si tous les soirs nous applau­dis­sons le tra­vail du per­son­nel soi­gnant et de toutes les per­son­nes qui conti­nuent à occu­per leurs emplois et assu­rent ainsi la conti­nuité de nos vies quo­ti­dien­nes, n’oublions pas que la majo­rité de ces emplois sont très fémi­ni­sés. Ce sont les soi­gnan­tes, infir­miè­res (87 % de femmes) et aides-soi­gnan­tes (91 % de femmes), mais aussi des aides à domi­cile et des aides ména­gè­res (97 % de femmes), des agen­tes d’entre­tien (73 % de femmes), des cais­siè­res et des ven­deu­ses (76 % de femmes), ce sont aussi des ensei­gnan­tes (71 % de femmes).

Ces métiers sont dif­fé­rents. Ils exi­gent des niveaux de qua­li­fi­ca­tion et des diplô­mes dif­fé­rents, exis­tent pour cer­tains dans les sec­teurs privés et publics, mais ils sont tous mar­qués par cette fémi­ni­sa­tion, ce sont des « métiers de femmes », impli­ci­te­ment pour les femmes. Il s’agit d’éduquer, soi­gner, assis­ter, net­toyer, conseiller, écouter, coor­don­ner… bref, de faire appel à des « com­pé­ten­ces pré­su­mées innées », si « natu­rel­les » quand on est femme… Cette déva­lo­ri­sa­tion est l’un des fac­teurs expli­quant les 26 % d’écarts sala­riaux entre les femmes et les hommes (« Comparer les emplois entre les femmes et les hommes. De nou­vel­les pistes vers l’égalité sala­riale », de Séverine Lemière et Rachel Silvera, La Documentation fran­çaise, 2010).

Revaloriser les salai­res des emplois fémi­ni­sés est au cœur de tra­vaux de cher­cheu­ses et cher­cheurs en scien­ces socia­les et de reven­di­ca­tions fémi­nis­tes et syn­di­ca­les depuis plu­sieurs années ; nombre de rap­ports et guides ont été publiés (comme celui du Défenseur des droits ou du Conseil supé­rieur à l’égalité pro­fes­sion­nelle). Ces tra­vaux s’appuient sur le prin­cipe de l’égalité de salaire entre femmes et hommes pour un tra­vail de valeur égale, posé la pre­mière fois par l’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail (OIT) lors de sa créa­tion, en 1919, au len­de­main de la pre­mière guerre mon­diale, comme un des prin­ci­pes fon­da­men­taux pour assu­rer la paix : « Une paix dura­ble et uni­ver­selle ne peut être fondée que sur la base de la jus­tice sociale. »

Ce prin­cipe existe en France depuis plus de qua­rante ans : l’égalité sala­riale s’appli­que, certes, à tra­vail égal, mais également pour un tra­vail de valeur égale. Et la nuance est ici capi­tale. La loi sur l’égalité pro­fes­sion­nelle de 1983 défi­nit la notion de valeur égale et pré­cise que « sont consi­dé­rés comme ayant une valeur égale les tra­vaux qui exi­gent des sala­riés un ensem­ble com­pa­ra­ble de connais­san­ces pro­fes­sion­nel­les consa­crées par un titre, un diplôme ou une pra­ti­que pro­fes­sion­nelle, de capa­ci­tés décou­lant de l’expé­rience acquise, de res­pon­sa­bi­li­tés et de charge phy­si­que ou ner­veuse ». Elle permet ainsi d’appli­quer l’égalité sala­riale entre emplois dif­fé­rents mais consi­dé­rés de même valeur. Et donc de com­pa­rer la valeur des emplois très fémi­ni­sés avec celle d’autres emplois à pré­do­mi­nance mas­cu­line.

Moindre reconnais­sance

Quand nous regar­dons pré­ci­sé­ment quel­les sont les com­pé­ten­ces et qua­li­fi­ca­tions mises en œuvre dans les métiers fémi­ni­sés, en nous deman­dant : quel­les sont les connais­san­ces pro­fes­sion­nel­les ? Quelles sont les capa­ci­tés pro­fes­sion­nel­les, les res­pon­sa­bi­li­tés, les char­ges phy­si­ques et ner­veu­ses de ces emplois ? Nous cons­ta­tons alors trop sou­vent leur sous-valo­ri­sa­tion.

Le salaire des infir­miè­res en France est l’un des plus bas de tous les pays déve­lop­pés : infé­rieur de 9 % au salaire moyen fran­çais, alors qu’en Allemagne une infir­mière gagne 10 % de plus que le salaire moyen alle­mand, ou en Espagne, 28 % de plus.

Par exem­ple, les diplô­mes des métiers de ser­vice ne sont tou­jours pas valo­ri­sés comme ceux des sec­teurs tech­ni­ques et indus­triels. Ou encore, les com­pé­ten­ces rela­tion­nel­les ne sont que très rare­ment consi­dé­rées comme des com­pé­ten­ces tech­ni­ques et com­plexes. Elles sont assi­mi­lées à des qua­li­tés per­son­nel­les, niant ainsi les connais­san­ces et l’expé­rience pro­fes­sion­nel­les pour­tant indis­pen­sa­bles.

Les res­pon­sa­bi­li­tés auprès de per­son­nes mala­des et fra­gi­li­sées ont bien sou­vent une moin­dre reconnais­sance que les res­pon­sa­bi­li­tés bud­gé­tai­res ou finan­ciè­res. Etre cons­tam­ment inter­rom­pue ou effec­tuer une mul­ti­tude de tâches dif­fé­ren­tes au sein d’un même métier n’est pas reconnu comme de la poly­va­lence pro­fes­sion­nelle.

Soutenir – phy­si­que­ment et psy­chi­que­ment – un patient en fin de vie, appor­ter des soins à domi­cile sans équipements pro­fes­sion­nels, ou encore passer des mil­liers d’arti­cles par heure à une caisse, tout en main­te­nant un sou­rire com­mer­cial, repré­sen­tent des formes de péni­bi­lité et de char­ges phy­si­ques ou ner­veu­ses, non reconnues pour ces emplois, et pour­tant aujourd’hui si média­ti­sées !

Québec, Suisse, Portugal…

Le salaire des infir­miè­res en France est l’un des plus bas de tous les pays déve­lop­pés : infé­rieur de 9 % au salaire moyen fran­çais, alors qu’en Allemagne une infir­mière gagne 10 % de plus que le salaire moyen alle­mand, ou en Espagne, 28 % de plus (OCDE, don­nées 2017).

Depuis plu­sieurs années, des luttes de femmes met­tent en évidence la valeur de leurs emplois ; tout récem­ment, les infir­miè­res et aides-soi­gnan­tes dans les établis¬sements d’héber­ge­ment pour per­son­nes âgées dépen­dan­tes (Ehpad) ont démon­tré à quel point leur tra­vail est invi­si­ble, non reconnu et dégradé, dans un contexte de fortes res­tric­tions bud­gé­tai­res.

Le Québec a rendu obli­ga­toire, depuis vingt ans, la com­pa­rai­son d’emplois à pré­do­mi­nance fémi­nine ou mas­cu­line, dans l’entre­prise, en ana­ly­sant le contenu du tra­vail effec­tué, les res­pon­sa­bi­li­tés, la tech­ni­cité, les com­pé­ten­ces rela­tion­nel­les et les exi­gen­ces du tra­vail. Cela a permis la reva­lo­ri­sa­tion des salai­res de cer­tains emplois fémi­ni­sés. Des expé­ri­men­ta­tions ont eu lieu également en Suisse, au Portugal, au Royaume-Uni… Qu’atten­dons-nous pour en faire autant ?

La crise que nous tra­ver­sons doit pou­voir amor­cer de nou­veaux enga­ge­ments par l’Etat, les bran­ches pro­fes­sion­nel­les et les entre­pri­ses, pour reva­lo­ri­ser tous ces emplois à pré­do­mi­nance fémi­nine. L’Etat se doit de donner l’exem­ple, en tant qu’employeur, en reva­lo­ri­sant immé­dia­te­ment les emplois et car­riè­res à pré­do­mi­nance fémi­nine de la fonc­tion publi­que. Il doit aussi s’enga­ger en tant que finan­ceur des sec­teurs sani­tai­res, sociaux, éducatifs et de la dépen­dance !

Que nos applau­dis­se­ments, chaque soir, don­nent enfin lieu à une réelle reconnais­sance sala­riale de toutes ces pro­fes­sions, et pas à de sim­ples primes Covid-19 !

Liste des signa­tai­res :
Chercheurs : Séverine Lemière, économiste, uni­ver­sité de Paris, réseau Mage ; Rachel Silvera, économiste, uni­ver­sité de Paris-Nanterre, réseau Mage ; Florence Jany-Catrice, économiste, uni­ver­sité de Lille ; Nathalie Lapeyre, socio­lo­gue, uni­ver­sité Toulouse, réseau Mage ; Jacqueline Laufer, socio­lo­gue, HEC Paris, réseau Mage ; Margaret Maruani, socio­lo­gue, CNRS-CERLIS, réseau Mage ; Antoine Math, économiste, ins­ti­tut de recher­ches économiques et socia­les – IRES ; Françoise Milewski, économiste, Sciences Po-OFCE, Presage ; Michel Miné, juriste, conser­va­toire natio­nal des arts et métiers (CNAM) ; Dominique Méda, socio­lo­gue, uni­ver­sité Paris-Dauphine ; Pascale Molinier, psy­cho­so­cio­lo­gue, uni­ver­sité Sorbonne-Paris-Nord ; Hélène Périvier, économiste, Sciences Po-OFCE, Presage ; Sophie Pochic, socio­lo­gue, CNRS-Centre Maurice-Halwachs, réseau Mage.

Représentants syn­di­caux : Laurent Berger, secré­taire géné­ral CFDT ; Béatrice Lestic, secré­taire natio­nale char­gée de la poli­ti­que d’égalité entre les femmes et les hommes CFDT ; François Hommeril, pré­si­dent CFE-CGC ; Mireille Dispot, secré­taire natio­nale char­gée du sec­teur Egalité des chan­ces CFE-CGC ; Pascale Coton, vice-pré­si­dente, char­gée de l’égalité femmes-hommes CFTC ; Philippe Martinez, secré­taire géné­ral CGT ; Sophie Binet, pilote du col­lec­tif Femmes-mixité CGT ; Yves Veyrier, secré­taire géné­ral FO ; Béatrice Clicq, secré­taire confé­dé­rale du sec­teur égalité FO ; Benoît Teste, secré­taire géné­ral FSU ; Sigrid Gérardin, cores­pon­sa­ble sec­teur Femmes FSU ; Cécile Gondard-Lalane, porte-parole Union syn­di­cale Solidaires ; Eric Beynel, porte-parole Union syn­di­cale Solidaires ; Emilie Trigo, secré­taire natio­nale UNSA ; Alain Parisot, secré­taire natio­nal UNSA Fonction publi­que.